La géopolitique et la sphère économique

Les politologues s’accordent à dire que le pouvoir économique a pris le pas sur le pouvoir militaire (sans pour autant dire que ce dernier n’a plus d’importance). Pourtant, le 08 Août dernier, la Russie faisait une démonstration de force en Géorgie, comme annonçant son retour sur la scène internationale.

Est-ce un retour en arrière? La Russie n’aurait-elle pas saisi l’évolution de la balance des pouvoirs?

A ces questions, pas de réponse tranchée. Comme nous allons le voir, ces deux domaines s’auto-influencent. Il est aujourd’hui relativement certain que les conflits ont des effets importants sur les relations économiques. De même, l’économie a sans équivoque un effet sur les conflits armés et sur les relations géopolitiques plus largement.

De façon générale, les sciences économiques ont un train de retard sur les sciences politiques en la matière. Cela fait bien longtemps que les politologues s’intéressent aux relations entre ces deux sphères. Les économistes, quant à eux, s’en sont emparés seulement récemment.

Les travaux économiques récents soulignent ainsi clairement la causalité circulaire entre géopolitique et économie. Entre autres, Martin, Mayer et Thoenig (2008) travaillent sur la relation entre conflits et commerce. Ils montrent qu’en fonction de l’ouverture d’un pays, de la structure de son commerce, la probabilité d’un conflit va changer. Un résultat éloquent est que le mondialisation, en cela qu’elle entraîne un accroissement du commerce avec le reste du monde, et donc une baisse relative de la part du commerce des pays avec leurs proches voisins, peut entraîner une augmentation du risque de conflit. Ceci simplement car le coût d’opportunité de la guerre baisse, puisque la part du commerce que représentent les proches voisins diminue. Or, c’est cette même part qui représente ce coût puisqu’il semble logique qu’en temps de guerre, les relations commerciales cessent. Ce flux de commerce représente ainsi un coût de la guerre, au-delà de l’investissement dans l’armée. La diminution de celui-ci va alors rendre plus avantageuse la guerre qu’auparavant.

Ce type de mécanique souligne les interdépendances entre les deux sphères avec une théorie on ne peut plus intuitive. D’autres travaux mettent en évidence le rôle pacificateur des accords régionaux car ils accroissent les flux entre pays voisins. Une autre littérature souligne le rôle stabilisateur de l’économique. Maintenir un pays dans un état économique relativement sain et en ligne avec les fondamentaux des grandes économies développées est sûrement un moyen de réduire le risque de voir le pays changer de bord géopolitique.

Comment replacer les évènements du mois d’août dernier dans ce genre d’analyse? La Géorgie a agi comme un élément incontrôlable vis-à-vis de ses alliers occidentaux. Elle a obligé les membres de l’OTAN à se positionner dans le conflit. Dans le même temps, la Russie qui cherche à la fois à recouvrer une place d’importance sur la scène internationale et qui s’efforce de maintenir son ascendant sur cette région du globe, a réagi instantanément en envoyant ses troupes dans les deux régions séparatistes de Géorgie.

La démarche est opposée en ce qui concerne la Chine. Elle qui a une image de géant économique qui ignore les droits de l’homme a cherché à afficher une image de pays moderne et accueillant. Ainsi, nous avons d’un côté un pays qui essaie d’accroitre son pouvoir par une démonstration de force et un autre qui, dans le même objectif, cherche à masquer toute forme de force.

La situation économique des deux est probablement une des raisons de cette différence importante. En matière d’économie, la Russie a surtout de l’importance aux yeux du reste du monde grâce à ses matières premières, au premier rang desquelles le gaz et le pétrole. Or, en filigrane derrière l’action militaire russe, nous trouvons une question d’oléoduc devant éventuellement éviter les points d’influence russe par lesquels les actuels oléoducs transcontinentaux passent.

De son côté, la Chine est à la recherche d’une montée en gamme. Elle ne veut plus être considérée comme l’usine du monde. Son but est donc de s’affirmer petit à petit comme un acteur majeur de la scène politique internationale et pour ce faire, elle devait accueillir dignement le monde entier, faire oublier son image de pays ignorant les droits de l’homme et faire preuve à la fois d’un modernisme justifiant de son inclusion de les discussions politiques internationales mais également de son passé multi-millénaire afin de donner une image de sage, autre condition pour être acceptée en haut lieu.

Ainsi, deux méthodes très différentes pour obtenir une meilleure place sur la scène politique internationale. Mais il est clair que dans les deux cas, l’économique est là. Soit c’est un moyen, soit c’est en partie une fin. Aujourd’hui, il ne faut pas se tromper, malgré l’action militaire russe, l’importance économique est belle et bien la principale source de pouvoir sur la scène politique internationale. Sans l’action de la Géorgie, il n’est pas certain, voire peu probable, que la Russie soit intervenue militairement de son propre fait. Néanmoins, nous pouvons observer dans le cas russo-géorgien que le rapprochement de la Géorgie avec l’OTAN implique une quasi disparition de flux commerciaux entre les deux pays. Comme le souligne la théorie (ainsi que les études empiriques associées), les conditions étaient dès lors remplies pour un conflit militaire. La Géorgie a beau être dépendante énergétiquement de la Russie, elle a dû supposer que ses alliers de l’OTAN pourraient s’y substituer. Car pour que la Géorgie décide d’intervenir militairement en Ossétie, pourtant soutenue par la Russie, c’est qu’elle devait avoir estimé des coûts d’opportunité ridicules tant la probabilité qu’elle sorte gagnante de la confrontation était faible. Quelle réponse fut apportée par les pays occidentaux? Sur le plan militaire et diplomatique, une confrontation n’était pas souhaitable, surtout que les tensions sur les marchés de l’énergie sont fortes. Le FMI a donc consenti un prêt à la Géorgie. A défaut d’un soutien diplomatique fort, les pays dominateurs au FMI ont envoyé un signal. A nouveau, l’économique vient au secours du géopolitique.

Reste à voir maintenant ce qui l’emportera entre la prise de position militaire russe et la prise de dispositions économiques de la part des alliers « atlantistes ». Il est important de noter que la Chine a réagi relativement neutralement à l’action russe. Sa plus grande dépendance vis-à-vis du reste du monde l’incite nécessairement à moins de vigueur dans ses relations privilégiées issues du passé. Un aspect à ne pas négliger, souligné par les théoriciens des jeux (comme Robert Aumann, prix Nobel d’économie en 2005), est que l’équilibre de la terreur entretenu par le nombre faramineux de têtes nucléaires possédées par les grandes puissances est un élément qui tend à réduire le rôle du militaire. Il va même plus loin car il montre que le fait de toutes les supprimer serait probablement très néfaste pour le maintient d’une paix durable.

Un autre point à souligner est l’aspect hégémonique de certaines puissances. Les USA ont longtemps été vus (sûrement à juste titre à une époque) comme la puissance hégémonique du monde. Un essoufflement a déjà été observé, à cause de la montée en puissance de la Chine dans la sphère économique mondiale. La crise actuelle, bien qu’avant tout économique et financière, en ce qu’elle a obligé le pouvoir fédéral US à revenir sur son idéologie anti-interventionniste en matière économique, va certainement pousser en ce sens d’un monde plus équilibré. Dès lors, la question de la dette américaine va se poser car ses actuels détenteurs ont aujourd’hui la possibilité de prendre des libertés qu’ils n’avaient pas auparavant. En outre, l’échec de l’action unilatérale des USA en Irak leur a fait perdre du crédit sur le plan militaire également.

Ainsi, l’enchevêtrement des deux domaines est total et c’est la raison pour laquelle cette question est importante.

3 réponses à La géopolitique et la sphère économique

  1. remi dit :

    Est ce que le lien commerce – guerre ne dépend pas fondamentalement du type de commerce réalisé. Je me dis que dans le cas de la Russie, le fait que les exportations énergétiques soient si importantes ne doit pas être neutre en terme de géopolitique..

  2. Markss dit :

    Ce papier : http://globalconditions.wordpress.com/2008/09/22/schumpeterian-analysis-of-russias-assertiveness-in-international-relations/ donne une vision un peu similaire, et intéressante, du problème russe. Il rappelle aussi que les économistes du passé séparaient beaucoup moins géopolitique et économie. Que ce soit chez Marx ou Schumpeter, le concept d’impérialisme faisait partie du cadre d’analyse.

  3. [...] Cette idée s’inscrit en ligne avec un élément évoqué sur ce blog, les relations entre géopolitique et économie sur le pouvoir grandissant des créditeurs des Etats-Unis. La propagation à la sphère réelle est [...]

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