Chroniques et billets d’humeur – Economie et milieu naturel : la gestion des stocks de ressources, la polémique sur l’anchois…

août 2, 2007

Après quelques semaines d’absence pour cause d’activité professionnelle importante, je reviens animer le blog des cafés économiques. J’en profite pour revenir sur les discussion que j’ai eu avec Aureliano Buendia au sujet de l’économie et de l’environnement concernant ses articles sur les externalités : ici et .

Avant de revenir sur la question des rejets et des effets externes, je commencerai par un sujet d’actualité de la seconde 15aine de juillet sur les quotas de pêche à l’anchois…

Bref rappel de l’histoire sur l’interdiction de la pêche de l’anchois dans le Golfe de Gascogne.

Outre le fait que l’anchois est un poisson avec des poils ;-), mi-juillet, des pécheurs des Sables d’Olonne (Vendée), de Saint-Gilles-Croix de-Vie (Vendée) et de La Turballe (Loire-Atlantique) se mobilisent afin d’obtenir un quota de 3000 à 4000 tonnes d’anchois, alors que la Commission européenne avait décidé de ne pas rouvrir la pêche à l’anchois dans le Golfe de Gascogne.

« En juillet 2005, la pêche avait été suspendue lorsque la Commission avait constaté que la situation biologique du stock avait atteint le seuil critique de 15000 tonnes alors que le quota de pêche prévu pour l’année était de 30000 tonnes ». (Coulisses de Bruxelles, UE par Jean Quatremer).

Les stocks actuels estimés sont de 30000 tonnes contre 18000 il y a un an. Le mercredi 18 juillet, la Commission annonce un maintien de l’interdiction afin de préserver la ressource.

Michel Barnier, Ministre de l’agriculture (et accessoirement ancien commissaire européen !) stigmatise Bruxelles et annonce alors qu’il va défendre le cas des pêcheurs français afin d’obtenir un quota de pêche pour les 3 mois d’été, jugeant que le risque d’extinction des anchois était faible par rapport au risque d’extinction de la filière pêche en France.

Bon nombre de media lui emboîtent le pas sans plus de discernement (par exemples Le Monde ou TF1

Ainsi, comme sur le blog des cafés économiques nous traitons d’économie, je vais m’employer dans le présent article et dans des articles à suivre à examiner les rapports que l’économie et le milieu naturel peuvent entretiennent, n’étant pas précisément un économiste de l’environnement.

Dans les relations entre économie et milieu naturel, la question des anchois concerne la gestion d’une ressource (j’aborderai la question du traitement des rejets en économie dans de prochains posts).

Par conséquent, que dit l’économie au sujet des stocks de ressources ? Pourquoi Michel Barnier monte au créneau ou que Jean-Louis Borloo, numéro 2 du gouvernement en charge de l’environnement, ou Nicolas Hulot jusqu là su bavard ne disent rien ?

La gestion des prélèvements d’une ressource

Les richesses naturelles sont considérées comme des stocks de richesses productives à gérer dans le temps. L’évolution temporelle d’une ressource est données par :

où St est le stock de ressources à la période t et St+1 à la période suivante ; N+t les apports naturels en t ; Nt les pertes naturels en t ; H+t les apports économiques en t ; et Ht les prélèvements économiques en t.

  • Une ressource est reproductible si les apports économiques sont supérieurs aux prélèvements économiques (sinon elle est non reproductible).
  • Une ressource naturelle est renouvelable si les apports naturels sont supérieurs aux pertes naturelles.
  • Une ressource est épuisable si les prélèvements économiques et les pertes naturelles sont supérieurs aux apports économiques et naturels, ce qui était le cas de l’anchois.

Le problème de manque d’incitation à préserver la ressource

Meade ou Coase soulignent qu’un mauvais partage des droits de propriété, ou une absence de droits, aboutit à une surexploitation de la ressource. Chaque agent a intérêt à tirer le maximum de la ressource s’il ne veut pas que les autres le fassent à son détriment. Pour ces économistes, l’appropriation privée conduirait chaque agent à se préoccuper de la pérennité de la ressource.

Pourtant, il paraît difficile de déterminer des doits de propriété sur les poissons de mer. Une première solution pourrait consister dans la formation d’un monopole national, ce qui inciterait effectivement ce pêcheur à tenir compte de l’épuisement de la ressource.

Mais se pose alors le problème de frontières. Ainsi les pêcheurs français s’en prennent-ils aux pécheurs espagnols : « le comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM) « s’interroge sur les réelles intentions de la Commission européenne et se – demande si cette dernière n’est pas en train de déployer une stratégie d’éradication de la flotte française au profit d’une flotte espagnole qui », dénonce-t-il, dispose d’une flotte « en surcapacité de pêche, dépasse ses propres quotas, triche en pêchant du poisson sous taille et menace la pérennité de certains stocks ». » (L’Humanité du 21 juillet 2007)

De plus, la solution de la définition de droits privés pose le problème d’une réduction de la gestion de biens collectifs à une logique d’intérêts individuels ignorant les niveaux d’organisation et les conflits.

Un problème d’ajustement du prix

Théoriquement, l’offre, la demande et le prix devraient s’ajuster avec la raréfaction de la ressource. L’épuisement devrait faire augmenter le prix, réduire la demande et en même temps rendre possible des substitutions, soit une modification des achats alimentaires dans le cas de l’anchois.

S’il s’agissait du pétrole, la raréfaction de la ressource conduirait :

  • à l’augmentation du prix du pétrole,
  • à rendre rentable des gisements jusque là non rentables,
  • à rendre les énergies alternatives relativement meilleur marché,
  • à faire baisser la demande de pétrole et à inciter à des économies d’énergie.

Toutefois, d’autres facteurs économiques tels que la croissance économie des pays émergeants ou les mécanismes de couvertures sur les marchés à termes et sur les marchés d’options peuvent limiter la baisse de la demande ou l’influencer à la hausse.

De toute façon, dans le cas des anchois, chaque pêcheur a intérêt à exploiter le maximum de la ressource dans le délai le plus bref au risque de voir les autres pêcheurs le faire, conduisant à la disparition de l’espèce. La mise en place de quotas s’avère par conséquent la solution la mieux à même de la préserver.

La solution des quotas et absence de mutualisation des risques en France

Ainsi, afin de préserver la ressource dans une situation où plusieurs acteurs ont accès à cette ressource, une autorité de régulation met en place des quotas de quantités de ressources prélevées.

Mais les pêcheurs français sont contraints de rentabiliser les lourds investissements qu’ils ont réalisés. Même si leur outil productif leur a permis de diversifier leur pêche, la réduction des quantités qu’ils sont autorisés à prélever les place dans une situation financière difficile. Ceci explique la réaction de Michel Barnier, qu’elle soit sincère ou de façade.

Alors pourquoi alors les pêcheurs espagnols ne contestent pas les quotas imposés ? Soit, ils bénéficient de quotas plus élevés qu’en France, mais l’Espagne est un pays de tradition de pêche, dont l’anchois, contrairement à la France. Mais c’est surtout parce que les pêcheurs espagnols se sont dotés d’un système de mutualisation des risques permettant d’amortir les fluctuations liées aux plus ou moins grands rationnements d’accès à la ressource, contrairement aux pêcheurs français.

Ainsi, plutôt que de stigmatiser la Commission ou de faire appel à des aides exceptionnelles, ce faudrait-il pas penser la mise en place de mécanismes d’assurance contre ces risques ? On rejoint ici l’idée soulevée par Jean-Louis Guerin sur les retraites : la mise en place de systèmes de couverture dans les métiers plus à risque.

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Billet d’humeur et autres contrariétés quotidiennes : le partage de la valeur ajoutée entre capital et travail

mai 25, 2007

Aujourd’hui, dans la chronique de Laurent, je reviens sur la question du partage de la valeur ajoutée entre rémunération du capital et travail.

Cette question avait été abordée dans un post précédent, « Paru sur d’autres blogs : rémunération du travail, rémunération du capital, et répartition de la richesse » et sur Optimum dans l’article « Répartition capital-travail : les trois erreurs d’Olivier Besancenot« .

Le graphique d’aujourd’hui porte sur ce partage de la valeur ajoutée sur longue période.

partage-de-la-valeur.jpg

Source : Piketty, T. (2001), Income Inequality in France 1901-1998.

Selon la période considérée, les évolutions de la rémunération relative du capital et du travail ne sont pas perçues de la même manière. En effet, si l’on regarde la répartition revenu du capital – revenu du travail à partir du début du siècle, alors elle paraît plutôt stable, alors que si on prend 1980comme origine alors la rémunération du capital semble avoir augmentée.

Gribouillis économiques (que je reprends ici) propose plusieurs pistes de réponses à la baisse de la rémunération du travail depuis 1980 :

La baisse provient pour l’essentiel de l’industrie. Giammarioli, Messina, Steinberger et Strozzi (2002) (European Labor Share Dynamics : An Institutional Perspective) avancent les causes suivantes :

  • Déclin du syndicalisme (de 15% à 9% d’adhérents),
  • Restructurations industrielles (charbon, acier, construction navale…) au profit de l’électronique et des services,
  • Réformes du travail : temps partiel, intérim (qui rendent l’adhésion syndicale plus difficile),
  • Fragmentation syndicale,
  • Forte hausse du taux de chômage (de 6,4% en 1980 à 10,4% en 1988),
  • On retrouve la même « bosse » de 1975 à 1990 dans la plupart des autres pays d’Europe continentale.

Blanchard (1998) (Blanchard, O. (1998), Revisiting European Unemployment : Unemployment, Capital Accumulation, and Factor Prices, NBER W6566) propose un autre modèle :

  • Dans les années 70, les salaires ne se sont pas ajustés au ralentissement de la productivité totale des facteurs. Cela a mené à une baisse de la part du capital, et à une hausse du chômage.
  • Dans les années 80, les firmes ont investi dans des technologies utilisant plus de capital et moins de travail, d’où une hausse de la part du capital et une augmentation régulière du chômage.
  • La modération salariale depuis le milieu des années 80 n’a pas annulé cette évolution, du fait d’une demande de travail inférieure pour un stock de capital donné.

Partage de la valeur, inégalités de revenus et indicateurs alternatifs

mai 15, 2007

Je me décide enfin à lancer ma propre chronique : billet d’humeur et autres contrariétés quotidiennes.

Pour l’instant, hormis pour des raisons de « bougonnerie  » sur un sujet économique d’actualité, je me concentrerai sur les questions de partage de la valeur, inégalités de revenus et indicateurs alternatifs.

En effet, après un premier article sur la rémunération du travail, la rémunération du capital et le partage de la richesse, je reviens sur le sujet en lançant une nouvelle rubrique : partage de la valeur, inégalités de revenus et indicateurs alternatifs.

Cette rubrique a un double objectif :

  • chercher à revenir sur le débat des inégalités de revenus, de voir ce qu’en dit l’économie et de revenir sur des erreurs et de problèmes de mesure ;
  • poser le débat et de présenter ce que disent et cherchent à intégrer ces indicateurs alternatifs ou de progrès. En effet, des économistes et des comptables travaillent sur la construction d’indicateurs alternatifs, qu’ils s’agisse du PNUD, de l’indicateur de santé sociale, du BIP40, d’indicateurs environnementaux (bien-être économique durable, GPI, empreinte écologique…). Ces indicateurs sont très imparfaits et posent des problèmes de construction. Toutefois, ils ont le mérite d’exister et de poser le débat.

En effet, le PIB et le taux de croissance de PIB posent plusieurs problèmes :

  • dans le discours médiatique, le taux de croissance du PIB est un des trois indicateurs annoncés pour renseigner de l’état d’une économie avec le taux de chômage et l’indicateur boursier. Le PIB et la croissance sont un des objectifs principaux de politique économique.
  • mais il ne renseigne pas sur le partage de la richesse et sur les inégalités de revenus entre les individus ou les ménages ;
  • il ne tient pas compte de l’épuisement de ressources non renouvelables ;
  • il ne tient pas compte des niveaux de pollution et du changement climatique qui, selon le dernier rapport du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernnemental sur l’Evolution du Climat), sont la conséquence des activités humaines. Pour plus de détails sur le changement climatique, un résumé du rapport est disponible ici ;

Variations de la température de la surface de la Terre au cours des 140 dernières années (source GIEC)

temperatures1.jpg

Variations de températures dans l’hémisphère nord au cours des 1000 dernières années (source GIEC)

temperatures2.jpg

  • c’est un indicateur souvent utilisé à court terme : trimestre, année, mais très peut à long terme.
  • il ne considère pas le bien-être des individus composant la collectivité pour laquelle le PIB est calculé et sur le progrès en général…

Dans la campagne présidentielle, plusieurs candidats (François Bayrou, José Bové, Corinne Lepage, Ségolène Royal, Dominique Voynet…) ont plus ou moins avancé l’idée, lors de leur passe devant le pacte écologique, selon laquelle :

  • il serait important que les comptables nationaux produisent un indicateur alternatif au PIB qui intègre des facteurs sociaux, climatiques et écologiques ;
  • que cet indicateur alternatif devienne l’objectif politique à poursuivre.

Il ne s’agit pas de tomber dans le débat décroissance versus développement durable qui pour moi n’a pas de sens.

Qu’est ce que le PIB

Définition : il s’agit d’une mesure basée sur les flux monétaires qui obéit à des conventions internationales de comptabilité nationale.

Les trois optiques du PIB :

  • Optique de production : PIB = Valeurs ajoutées + TVA + Droits de douane. Ici, le PIB mesure, en valeur, les quantités de biens et services produits sur un territoire.
  • Optique de la dépense : PIB = Consommation finale + FBCF + Dépenses publiques + Variations de stocks + (Exportations – Importations).
    Note : FBCF = formation brute de capital fixe
    Ici le PIB est mesuré par la demande de biens et services sur le territoire et les échanges de biens et services avec le reste du monde. Il mesure la dépense des agents économiques résidents et étrangers en produits nationaux.
  • Optique de revenu : Il s’agit de la rémunération des facteurs de production.
    PIB =Rémunérations brutes des salariés + Excédent brut d’exploitation + Impôts liés à la production
    Note : EBE = excédent brut d’exploitation = le revenu de l’activité de production une fois les salaires payés qui sert à rembourser les dettes et rémunérer les propriétaires.
    Ici, le PIB est le revenu national. Il s’agit du revenu brut dont disposent les ménages. Cette approche est intéressante car elle permet de regarder le partage de la valeur entre rémunération du travail et rémunération du capital.